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06/02/2012

DJAZZERIES (3) Conversations avec Doc Caloweb

 Etymologies et onomastique

Quand on rencontre un personnage de cet acabit, il est très tentant d'en savoir un peu plus sur lui, sur sa vie. Mais il faut y aller mollo. Les rencontres avec Emmanuel Soudieux avaient établi quelques bases à retenir. Soudieux a une mémoire fondée sur des moments musicaux, pour les dates, les lieux c'est assez vague en général, mais s'il évoque tel morceau qu'il a joué avec Django et Grappelli, il refait quasi note à note ce qui s'est passé, avec qui, et ensuite viennent des précisions sur le lieu, la date, mais pas toujours « Quand j'ai fait ma reconstitution de carrière pour la retraite, j'ai pas été foutu de retrouver toutes les dates de concerts, les disques ça allait, il y avait les fiches des studios, mais les concerts, j'avais rien ou presque, je me suis retrouvé au minimum... » Mais Soudieux n'avait aucune amertume, les souvenirs des moments fabuleux avec Django, avec Crolla, avec Montand et Simone, Paraboschi et Freddy Balta, c'était son soleil garanti. Et en abordant par la bande, musicale, les souvenirs revenaient. Doc Caloweb, il faut aussi le laisser venir, par la bande .

Pour les souvenirs, après le numéro bien rôdé qu'il servait pour le folklore, (voir le premier entretien) c'est revenu progressivement, au fil des rencontres plus ou moins informelles, ou des sorties improvisées. Par exemple pour aller voir un nouveau lieu de jazz, la péniche « L'improviste » où il y avait Elisabeth Caumont « Sophisticated Lady » une soirée autour d'Ellington, ça faisait deux arguments majeurs, une vraie belle chanteuse de jazz, et Ellington, et puis il a découvert en plus Luca Bonvini et sa trompette à coulisse, ça l'a épaté, comme quoi, on peut encore être émerveillé à plus de 100 ans par une belle chanteuse, et un musicien... Et les souvenirs revivent. Sweet eyes par exemple.

 

« Mon vrai nom c'est Léonard 'Sweet Eyes' Backett, Lennie dans les années 20, Léo dans les années 40, et Backett, ça vient d'un nom français, Baquet, et comme ça se prononçait « Baquette » un jour ça s'est écrit Backett, y a des tas de noms qui se sont américanisés, comme les Ringling, ceux du cirque, c'était des français d'Alsace, Ringelin... Mais j'ai un cousin qui a gardé son nom George Baquet, un clarinettiste, c'est lui qui a enseigné à Sidney ... Sidney qui est resté Bechet, et pas Betchett... ou Beckett.

Chez les gens du Sud, il y avait pas mal de créoles, qui tenaient à garder les traces de la France, va savoir pourquoi, les français qui venaient aux Amériques se naturalisaient vite fait, les Blanc ou Leblanc devenus White, les Ringelin, Ringling, les Brun Brown, les Bonnet, Boney, comme Billy le Kid... Les ritals avaient plutôt tendance à garder leurs noms, les suédois, tous de fils de... Johnson, le fils de John, il y en a une flopée, des Johanson, des Williamson, des Henderson, des Kristoferson...

Mais nous les nègres créoles, on y tenait à nos noms français, on était quasi des aristos dans la hiérarchie des esclaves, pas confondre avec les nègres des champs, nous, on était nombreux à savoir lire quand c'était interdit, un de mes ancêtres était dans la ferme Gabrielle que votre La Fayette avait créée, avec des esclaves libérés, émancipés... Un rêveur... mais ça laisse des traces, les rêves de liberté... We have a dream...

Tout ça pour te dire que notre nom on y tenait, n'empêche qu'il y a eu un moment où on est devenu Backett, et puis quand je suis venu en France, ça faisait bien d'avoir un nom qui sonnait américain.

vian et le Duke.jpg

Et puis quand Boris Vian a fait ses chroniques radio, en 1948-50, il avait trouvé un tas de pseudos, et quand il m'a fait raconter le jazz du vieux carré, il m'a baptisé Doc Caloweb, rapport à Calloway et à Benjamin Webster, un sacré sax ténor, ce vieux Ben.. Lui, c'est en Hollande qu'il s'est retiré dans les années 60, ou au Danemark, enfin par là …

Boris avait aussi inventé un expert musicologue Duke Paddington, dont il citait les avis éclairés... Il avait plusieurs « consultants » du même tonneau, comme Ed Kennedy, ou Duck Wellington, il en trouvait un nouveau chaque jour, si on sait l'état civil complet du Duke, Edward Kennedy 'Duke' Ellington, tu vois d'où viennent ces consultants. Il y avait aussi Tonton Fana, tu vois le joke ? Disques Fontana... Mais si on s'amusait bien, on ne transigeait pas avec le bon jazz, c'est comme Jim Beam, il y a des valeurs qu'il faut pas mégoter .

Pour Lennie« Sweet eyes » c'est pas compliqué, j'avais le coup d'oeil langoureux pour les filles, c'est pas plus compliqué que ça.... et puis à cette époque, les années 20, y avait du drôle de monde, on savait jamais bien si un gars s'intéressait à une fille pour son talent de chanteuse ou pour la mettre au turbin, tu vois ce que je veux dire ? Moi c'était pas mon truc, j'te dis pas que j'étais un ange de vertu, bon passons, mais faire bosser une fille sur le trottoir, non... J'avais souvent des outils de voyou dans les poches, c'était pas non plus l'Eden, la New Orleans, c'était le banjo à 4 cordes et le rigolo à 6 coups... Justement pour écarter les requins qui tournaient autour de mes fiancées, ou autour de la recette de la soirée . C'est en souvenir de cette époque que j'ai composé le seul titre de ma vie. On s'en foutait de composer, le jazz, c'est l'improvisation, sur un thème connu, tu réinventes. A un moment, ils se sont tous mis à vouloir faire leurs propres morceaux, bon, Sidney avait plein d'idées, quand il a commencé  sa Rhapsody des esclaves, ça c'était quelque chose ! Mais aux States, un nègre fait de la musique de nègre, pas du symphonique, c'est en France qu'il a joué son ballet, 'La nuit est une sorcière' … Une sacrée belle composition ...

Et c'est en France qu'on a joué "La colline du Delta"... Superbe... C'est Claude Luter qui l'a joué; après la mort de Sidney...

Tiens prends Chet Baker, il a jamais composé, il reprenait les vieux thèmes, les ballades, et t'as vu ce qu'il en faisait ? Du pur génie.. Moi j'ai composé un truc, un seul, le Jim Beam Blues … Pour des raisons alimentaires, ou plutôt liquides… Ça m'est arrivé souvent d'être raide, je veux dire fauché, à sec, et c'est quand on est à sec qu'on a le plus soif, logique... C'est pour ça que j'ai improvisé le Jim Beam Blues, j'avais mis le banjo au clou, restait un vieil harmonica, genre Marine band, en Do, avec ça je faisais un numéro dans les bars, je choisissais un client, ou une cliente, je leur faisais mon show, avec le Jim Beam, et ça marchait toujours, on me payait un verre ou deux.. que le barman servait largement, parce que mon numéro était sacrément bon, faut le dire … Entre Screaming Jay Hopkins et Cab Calloway... Entre 'Constipation Blues' et 'Minnie the moocher'.

Ça nourrissait pas tellement, mais ça imbibait bien... et puis un jour, j'ai fait les « sweet eyes » à une jazzbelle, qui m'a demandé de faire un numéro avec elle... Elle, la vamp, moi le clodo, genre Charlot, la belle et le clochard. Elle m'a avancé les sous pour récupérer mon banjo, on s'est retrouvés dans la tournée de Jo Baker, la belle est partie avec le pianiste, et moi j'ai suivi la miss qui partait pour la France. Pour finir avec mon Jim Beam Blues, y a un type qui s'en est pas mal inspiré, en faisant chanter à Eddie Constantine « Cigarettes Whisky et p'tites pépées ».. mais ça c'était bien plus tard, en 53 ou 54, avant il y avait eu Claude Luter, le Lorientais... » et puis 'La colline du Delta'...

 

And now ladies and gentlemen, le Jim Beam Blues...


Eh mec, quand t'es dans l'trou

Au fond du trou d'la dèche

T'es raide t'as plus un sou

Quand les filles t'ont laissé tomber,

Que t'as plus un mégot à fumer,

Garde toujours un peu de fraïche

Pour ton seul ami au bord de l'abîme

Pour ce sacré vieux Jim Beam

 

(Refrain) Eh mec sors la bouteille

Envoie d'quoi noyer l'cafard de la soif du soir

et j'te mettrai dans les oreilles

le Jim Beam blues la prière du pauvre noir...

C'est Boris qui avait traduit , c'est bien vu...

They say, if you're white, it's all right (si tu es blanc, ça va)

If you're brown, stick around (si tu es marron clair, ça va encore,)

But as you're black, hmmmm brother … git back git back git back

(mais comme t'es noir, hum mec, va te faire voir...)

et si t'as peur jappe, et si t'as soif, demande à un brave gars..

 

et là, je me plantais devant un client attablé, avec une belle fille à ses côtés, et le type y allait de sa tournée, des fois c'était devant une cliente, j'avais toujours une rose ou un gardénia planqués dans un coin, et je faisais les sweet eyes à la fille, avec la fleur, et elle payait sa tournée ..Je l'ai fait quelques fois à Paris, en version bilingue, ça marchait bien, pas uniquement avec Jim Beam, il y avait d'autres copains, Jack Daniels, Johnny Walker, Le père Calva, et même de la verveine de Montaligère, une bonne médication, naturelle. Faut élargir ses connaissances dans les ressources du pays.

La musique c'était ça

( Doc chantonne quelques mesures, c'est assez proche de « Ce sacré vieux soleil » avec la même série d'accords)

Do/Lam /Rém /Mi7 éme /Sol7 ème )

« That Lucky Old Sun » en VO...

 

Voilà une photo du temps où je faisais danser les filles, dans les caves de St Germain, encore un truc qui me donnait des facilités au bar, fallait faire le show, et pour ça j'étais pas le dernier. La blonde, là, qui voltige, c'était une copine, Michelle, ou Micky …

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 Propos recueillis par Norbert Gabriel

 

 

 

 

 

00:09 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Norbert Gabriel | Commentaires (2) | Tags : jazz, chanson, musique | | |  Facebook |  Imprimer |

Commentaires

C'est une si belle histoire que j'aimerais avoir quelques décennies de moins pour la vivre au présent . . . Heureusement qu'il reste les albums et quelques vieux copains avec pour les écouter, comme le père Calva ou Johnny Walker , à suivre, j'espère ...

Écrit par : Danièle Sala | 06/02/2012

Exactement les genre d’idee que je me fesait sur le sujet, merci bien pour cet exceptionnel article

Écrit par : paris sportifs | 27/05/2014

Les commentaires sont fermés.