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05/02/2012

DJAZZERIES (2) Conversations avec Doc Caloweb

 

Un léger flash back s'impose pour situer les événements qui ont conduit à cette rencontre avec Doc Caloweb. Depuis quelques années en explorant le contexte et la vie d'Henri Crolla, un homme extraordinaire, selon Jo Moustaki et pas mal de gens qui l'ont rencontré, j'ai discuté avec Emmanuel Soudieux, le bassiste préféré de Django, et le premier musicien européen à jouer la walking bass, (jouer les 4 temps, au lieu d'un temps sur deux ) Soudieux a été un des proches de Crolla, il l'aimait beaucoup. Et en cherchant à vérifier quelques points obscurs dont il n'avait pas la clé, il m'a conseillé d'aller voir ce musicien qui avait bien connu ces années de légende du jazz français, et qui était une mémoire vivante pittoresque et très riche . Doc Caloweb.

Un personnage hors du commun, l'oeil toujours pétillant de vie, et à la question « comment allez-vous ? » il commente, « Pour les 100 ans qui viennent de passer, j'ai bien aimé, mais je sens que je vais moins aimer les 100 prochains ... » Pas de pessimisme prématuré Doc, on n'est jamais à l'abri d'une bonne nouvelle. Et si on parlait banjo ?

 

« Quand on n'avait pas les moyens - et tous les kids négros étaient très pauvres -on se débrouillait- pour les rythmes on avait inventé le washboard, la planche à laver améliorée, on dirait aujourd'hui les percus, et le banjo, une boite de fromage avec un manche à balai, du fil de fer comme cordes, et un bout de verre pour faire pleurer la musique …

Après on a amélioré façon guitare... Moi j'étais banjo, histoire de roucouler avec accompagnement... La guitare, même pas en rêve, ça coûtait une fortune, d'ailleurs tout coûtait une fortune pour les fauchés de Storyville. Et puis le banjo ça sonnait fort, mieux que la guitare pour accompagner les cuivres. Le banjo, ça te donne une main gauche qui pince, il faut être fort et précis, surtout avec le banjo mandoline et ses cordes doubles. Chez vous il y a eu un bel exemple, avec Crolla, Rico, ou Riton, ou Mille-Pattes, il a commencé avec le banjo mandoline, et puis quand il est passé à la guitare, il avait une facilité incroyable, moi j'avais un banjo ténor, c'est le plus simple, 4 cordes simples, et ça sonne fort, on lui en demande pas plus. Tous les orchestres Dixie avaient des banjoïstes.

Un des meilleurs c'était John St Cyr, le premier des grands joueurs.J St Cyr.jpeg

Moi, j'étais aussi bon, mais moins sérieux, et puis j'avais envie de voir le monde. Quand j'ai eu l'occasion de venir en Europe, j'ai pas hésité, j'ai suivi Jo Baker, la belle Joséphine Baker, j'étais un peu amoureux, comme tout le monde, c'était une sacrée belle fille, et une très belle personne. C'est comme ça que je suis arrivé à Paris. En 1925, le 25 Septembre, on est arrivés à Cherbourg, je te dis pas gamin, j'avais les larmes aux yeux, et j'étais pas le seul... C'est la brise de mer, qu'on disait.

J'ai joué un vieil air français, une comptine à la con qu'on avait adaptée en Dixie... « Frère Jacques... » mais on avait aussi changé un peu les paroles, plus fun pour le vieux quartier... C'est de l'argot, tu pourrais pas comprendre, et puis c'est pas bien poli …Si je l'avais connue, j'aurais joué La Marseillaise, ou La Paimpolaise...

On avait un endroit à nous …du côté de la rue Blomet, le bal nègre, il est presque resté vintage, vas-y faire un tour, ah tu connais ? On se retrouvait là bas pour faire des trucs de dingues, des 'crazy parties', et de la musique. C'est là que j'ai vu la première fois votre Django, un banjoïste éblouissant, un virtuose du 6 cordes, le banjo-guitare, ça c'était quelque chose. J'avais presque décroché un engagement chez Jack Hylton, un gros band anglais qui payait bien, pas terrible comme musique, mais ça payait. Mais quand Hylton a entendu Django, ça n'a pas fait un pli, il l'a embauché illico presto…Et puis tu sais la suite, la roulotte, l'incendie, du coup Hylton m'a récupéré, mais je suis pas resté à Londres, j'avais pris le béguin de la France. Et à Londres, faut dire les choses , ça rigolait moins qu'à Montparnasse. Kiki de Montparnasse, c'était une de nos égéries, une bonne copine, et une sacrée drôlesse...

Au Bal Nègre, il y avait un excellent banjoman, Tonton Roro... Attends, ah, voilà Robert Charlery, il m'a appris la valse créole, et la mazurka créole, ça m'a été utile, je le remplaçais des fois.

Et c'est marrant ces histoires de banjo, quelques années après, vers 1932-33, je trainais vers Nogent, il y avait plein de guinguettes où on se faisait quelques billets en jouant avec les gars du coin, plutôt des ritals, très bons en accordéon, et qui saisissaient bien le coup de patte du jazz. Et c'est là que j'ai vu un petit ensemble « jazz » assez sommaire, suffit pas d'avoir une batterie, qu'on appelait « jazz » mais bon... et il y avait un gamin au banjo, je l'ai entendu avant de le voir, formidable! On lui donnait à peine 10 ans, mais quelle pêche ! Super doué, le môme... C'est plus tard que j'ai su qu'il s'appelait Crolla, Rico, qu'il avait trainé dans les roulottes de la famille Reinhardt, et il est devenu un sacré bon guitariste, un disciple de Django, mais un vrai, pas un de ceux qui imitent, mais un de ceux qui inventent... Tu as dû en entendre parler, il a beaucoup fréquenté Montand , c'était le prince des accompagnateurs, ce Crolla, et un très fin musicien, trop modeste, mais ceux qui l'ont entendu au Club St Germain quand il a invité Grappelli savent que c'était un type exceptionnel, d'abord le son, il est un de ceux qu'on reconnaît à la première note, et une subtilité dans le jeu, un esthète, rare... On a tous beaucoup aimé ce mec là … Oui beaucoup …

Et si tu vas boire un pot à La Coupole, regarde sur les piliers, ils sont tous peints par les ténors du pinceau de l'époque, sur celui de Savin, tu verras un petit môme bien peigné, avec un banjo, c'est Rico Crolla. Il gagnait bien sa vie, ce môme, parce qu'il était très bon en plus...

Bon, ça va pour aujourd'hui, j'ai un voyage à faire dans les années 30... Et puis tiens, je t'ai apporté une image, elle est belle hein ?

 

Pano Baker AAA.jpg

 

 Et c'est de 1925, photo de Paul Colin, collection personnelle, et une affiche, une esquisse...

 

Propos recueillis pas N Gabriel

 

NB ; vous aurez noté que le Doc n'hésite pas à employer les mots «nègre » ou « nigger » bien que ce soit une insulte pour les gens des USA, il revendique, comme le fera John William en 1954 en chantant « Je suis un nègre » sans fausse pudeur , ni cache texte, comme un éminent écrivain Aimé Césaire a revendiqué sa négritude. Le mot et le concept, si on peut dire. Dont acte.

22:28 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Norbert Gabriel | Commentaires (0) | | |  Facebook |  Imprimer |

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